Catégorie : Miscellanous

  • La culture de la perfection, ça me gave !

    La culture de la perfection, ça me gave !

    (L’article contient des insultes et comportements utilisé·es uniquement comme illustration. J’insiste sur le fait que je ne les utilise pas au quotidien, ni que j’approuve ces comportements personnellement. Si toutefois ça m’arrive de glisser sans m’en apercevoir, notifiez-moi. Progressons, avançons, pardonnons.)

    Ces derniers temps, cette tendance à laquelle je n’ai pas envie d’adhérer est de plus en plus perçue et de plus en plus dénoncée. Je vais donc m’atteler ici à poser les termes, et vous expliquer pourquoi j’en ai plein les fesses.

    Mais c’est quoi la culture de la perfection ?

    Elle s’articule autour de trois choses :

    • L’irréprochabilité

    Comme son nom l’indique, c’est le fait d’être irréprochable, c’est-à-dire de ne jamais, au grand jamais, n’avoir fait, faire, ou prévoir de faire des choses qui sont répréhensibles, principalement moralement. Et c’est déjà un problème.

    Nous apprenons au fur et à mesure du temps les choses qu’on a faites, qu’on aurait du faire ou ne pas faire à la place, et de manière personnelle, quand je jette un œil sur les choses que j’ai faites, je sais que j’ai fait des choses qu’avec les connaissances d’aujourd’hui, je n’aurais pas faites et notamment, envers la gente féminine.

    Qu’on soit clairs : je ne parle pas de choses qui sont de fait des choses irréparables. Je ne parle pas de crimes, de racisme, d’antisémitisme, ou d’adhésion consentie et éclairée à des courants fascistes, liste non-exhaustive. Écarter de sa vie les gens qui font du mal ou qui montrent de la mauvaise volonté blatante dans leur reprise, c’est un réflexe de survie sain. Et prendre le temps d’observer comment ces gens ont changé pour se dire qu’iels ont compris leurs agissements est sain aussi.

    Non, je parle de toutes ces petites choses qu’on a faites sans en étudier l’impact, comme du sexisme ordinaire, ou qu’on ingère malgré nous comme avoir traité les personnes perçues comme femmes comme inférieures par nature (et dieu sait que j’ai eu à en revenir, de ça…) ou avoir cru un jour bien faire parce qu’on n’a pas su voir le mal, comme lire et aimer Harry Potter sans s’être renseigné·e sur l’autrice en première instance. Comme si nous étions né·es parfait·es et qu’on ne faisait jamais de choses regrettables dans sa vie.

    Je constate surtout que ce sont des postures. Personne ne s’annoncera comme irréprochable. Tout le monde cachera le fait qu’iels ont fait de la merde à un moment donné parce qu’il ne faut surtout pas mettre en lumière qu’on a été imparfait. Et on mettra tout sous le tapis, parce que vous comprenez, admettre ses erreurs, c’est perdre de l’influence et de l’argent (on y revient, promis).

    Et quand on apprend, ô diable, que vous n’étiez pas parfait·e avant, gare à la guerre. « Encore une idole qui tombe ! » « Je n’aurais jamais cru que [insérer personne avec un discours progressiste ici] aurait ne serait-ce pu penser à faire [insérer acte ou parole dégueulasse de son passé là]. » Et ce jusqu’à quelquefois isoler les personnes qui ont fait, un jour, l’erreur fatale de commettre un impair qui aurait pourtant été pardonné à n’importe quel autre quidam d’internet qu’on continue de suivre malgré tout. On parlera d’effet d’aura une autre fois.

    (J’en ai été victime aussi, un jour où j’ai streamé pendant un jour de grève… j’avoue que celle-là, je l’ai longtemps digérée de travers car je l’ai prise pour moi-même, pensant que ça n’était qu’une excuse bien pratique pour me jeter sous le bus pour des raisons interpersonnelles. D’ailleurs, je participais à une récolte de fonds pour un enfant atteint de WOREE ce même jour, et à contrario, d’autres étaient ravis de voir que je streamais.)

    Vous n’avez aucun droit à l’écart. Vous n’aurez aucun droit au pardon. Ça vous collera à la peau, même si vous en revenez, même si vous avez déjà payé le tribut de vos paroles et actes, même si vous avez formulé les excuses nécessaires, même si le pardon a été accordé par les victimes quand il se devait.

    • L’exemplarité

    Il y a le fait d’être propre sur soi, mais aussi le fait de montrer aux autres la voie à suivre.

    Chacun·e d’entre nous a, un jour, été la lumière pour d’autres, et cela nous place comme phares dans l’obscurité. Et là, c’est la foire aux choses à repérer pour un potentiel lâcher de pigeons chieurs quand viendra le moment de vous isoler.

    Vous n’avez pas le droit d’utiliser des propos qui peuvent blesser, même si votre intention n’était pas de le faire. Par exemple vous ne pouvez plus dire que quelqu’un (ou quelque chose) est fou, ou dingue, parce que dans le langage commun ces termes servant à désigner des choses déraisonnables et extravagantes ont servi pendant longtemps à psychiatriser des personnes avec des troubles mentaux. Vous ne pouvez plus utiliser « putain », ou « salope » comme interjection ou comme insulte même envers des personnages fictifs, parce que vous devez respecter les travailleur·euses du sexe (c’est une bonne chose de les respecter, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit).

    Vous n’avez pas le droit de parler de sujets qui fâchent, sauf à prendre des précautions extrêmes, ou à poser d’avance des alertes de déclencheur ou de contenu (a.k.a. Trigger Warning (TW), Content Warning (CW)). Tout oubli vous sera frontalement reproché.

    Et alors si vous avez fait l’erreur de ne pas être inclusif·ve dans votre manière d’être et de parler, parce qu’en fait, il faut absolument que vous sachiez que tout le monde vous regarde et que n’importe qui peut être votre auditeur·ice, même si vous êtes compris·e, là aussi vous allez être pointé·e du doigt. [sarcasme] Parce que le monde dans lequel on vit n’est absolument pas propice à isoler les gens par la parole ou le comportement, c’est bien connu ! [/sarcasme]

    Et peu importe que dans votre vie quotidienne, vous soyez l’un·e des militant·es les plus impliqué·es des luttes sociales, ou que vous donniez la moitié de votre salaire pour des associations qui luttent de manière ouverte pour que des gens défavorisés profitent de votre surplus d’argent. Vous ne serez jamais parfait·e. Donc vous serez une cible, et ce, dès le premier pouillème d’exposition.

    On vous le fera remarquer, si possible vous vous corrigerez – trop tard ! Vous avez été déjà lâché dès que le son a été capturé dans le micro et émis sur des enceintes qui n’étaient pas les vôtres avant que ça ne remonte à votre cerveau. Vous n’aurez pas eu le temps de vous en apercevoir que vous serez déjà rejeté·e.

    Parce que si encore, vous aviez le temps de vous corriger, vous pourriez le remarquer, faire amende honorable, vous excuser, dire que vous ferez un effort, et que de l’autre côté vous vous attendez à avoir une certaine amplitude de temps et d’espace pour rectifier la donne… vous ne l’aurez pas. C’est fini jour un, et profitez de votre isolement.

    • L’impardonnabilité

    Ça y est, vous êtes irréprochables ? (non lol, vous avez juste planqué votre passif sous le tapis en espérant que le futur ne vous trahisse pas.)
    Ça y est, vous êtes exemplaire ? (non plus, faites juste genre, vous savez que ça vous coûtera cher si vous avouez que vous faites le contraire.)
    C’est toujours pas fini.

    Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pour être parfait, pas pour vous-même, mais pour les autres, on vous a montré ce qu’il ne faut pas laisser passer. Donc, il ne faut rien laisser passer à son tour. Vous l’aviez pas compris avant ? Rien ne se pardonne. Rien ! Fin.

    Un propos douteux il y a quelques années qu’une personne n’assume plus au regard de sa compréhension actuelle de la société ? Une capture d’écran pour lui mettre le nez dedans. Et comment læ croire aujourd’hui ? Iel était comme ça hier !

    Une photo avec une personne prise avant qu’elle n’apprenne qu’iel était infréquentable ? Iel était persuadée de l’avoir supprimée ? Certainement pas ! Elle sera déterrée et iel sera dans la sauce avant même d’avoir eu le temps de s’expliquer ou de demander pardon.

    Iel a acheté une fois des vêtements sur Shein parce qu’iel voulait bien paraître pour ne pas subir la pression sociale ? Quelle horreur ! Comment fait-elle pour dormir le soir en possédant des vêtements fabriqués au Bangladesh dans des conditions horribles avec des colorants toxiques?

    Iel a collaboré une fois avec une plateforme de contenu à une époque où elle n’avait pas encore viré complotiste ? Bouh, læ vilain·e, c’est quoi cette apparition suspecte ? C’est pas son travail de journaliste d’épier tous les gestes de son employeur·euse ?

    Iel a accepté de faire une vidéo sur un film d’action avec une cascadeuse qui était transphobe ? Iel n’aura pas le temps de revenir sur son erreur. Peu importe qu’iel ait appris de son erreur, qu’iel ait rendu le chèque, et donné l’argent qu’iel a gagné de sa vidéo désormais hors-ligne aux associations luttant pour les droits des personnes transgenres. Iel aura déjà été rejeté·e. Trop tard, fallait être parfait. Ses excuses ne seront pas entendues.

    Et pourquoi faire, d’ailleurs, ces excuses, ces explications ? Les devoir à qui ? Pas à celleux qui devraient les recevoir, si tant est que ça doit être quelque chose dont il faut absolument s’excuser. Mais iel doit les faire, même si ça ne servira à rien, parce qu’iel aura déjà terni son image, vous savez, celle qui est irréprochable, et exemplaire, comme la vôtre que vous avez mis des années à construire !

    Et admettons qu’iel soit pardonné·e dans vos cercles : trop tard ! La pression populaire fera qu’on læ mettra de côté quand même, pour l’image.

    Vous avez saisi ? Dans ce monde, vous devez être irréprochable, exemplaire, et pointer celleux qui dévient. Ça y est, vous êtes officiellement parfait·e, et honte à celleux qui ne le sont pas immédiatement. Parce que désormais, la perfection, c’est vous.

    Parfait(ement toxique)

    Cette perfection pousse à l’épuisement mental. D’où, comme je pense l’avoir compris de la part des gens qui sont militant·es dans ces milieux, un ras-le-bol de cette chasse aux sorcières interne.

    Il faut évidemment pouvoir être tenu coupable des choses graves faites. On ne pardonnerait pas la présence dans ses cercles d’un·e harceleur·euse, un·e agresseur·euse, un·e violeur·euse, même présumé·e, tout comme on ne pardonne pas à celleux qui, par leurs actions, nous font sciemment du mal et luttent activement contre nos droits. Sauf qu’on ne s’arrête pas à ça. On pousse plus loin. On fait de l’irréprochable et de l’exemplaire une règle, et les écarts ne seront pas pardonnés, les excuses seront lettres mortes.

    Outre cet aspect chasse aux sorcières, je vois aussi un double standard se dessiner. Nos cercles à nous doivent être exemplaires, irréprochables et s’exclure avant la moindre explication. Pourtant, combien de créateur·ices, d’acteur·ices, de musicien·nes suit-on qui ne sont pas des irréprochables, des exemplaires ? Combien de gens, même, continue-t-on d’écouter et qui pourtant ont mal agi, peut-être même sur des choses qu’on n’accepte pas dans nos cercles, voire sur des choses graves ?

    Et si mon ton caustique ne trahissait pas déjà cet aspect, cette culture de la perfection est hypocrite. Tous les jours, nous sommes loin d’être irréprochables (même en parfaite conscience de ce que ça implique, même en ayant les capacités physiques, morales ou financières de faire mieux). Nous sommes loin d’être exemplaires. Et pour une raison simple : nous ne sommes pas parfaits. Personne aujourd’hui ne peut se regarder dans le miroir et se dire avec entière sincérité que jamais iel n’a été exempt de reproches.

    Mais cela n’arrête pas. Toute personne ayant au moins un minimum de reconnaissance est écartée au moindre faux pas alors que ça peut être par ailleurs une personnes tout à fait respectable, ou tout du moins plus respectable que celles dont il faut dénoncer les agissements. Peut-être que moi aussi, dans le passé, j’ai agi de la sorte en groupe (dans le sens où j’ai exclu de mes cercles sans attendre les excuses sincères d’individu·es qui n’ont pas été uniquement dans le contrôle des dégâts), et dans ce cas, si nécessaire, ça sera à moi d’adresser des excuses.

    Que je clarifie un point avant de conclure. Tout ce qui est décrit ici fait partie d’une dynamique de groupe. Il n’est pas question ici de questionner les choix d’individus. Chacun se regarde dans le miroir, prend les décisions qu’iel veut en fonction de son appréciation de la situation. Du moment que cette décision est prise seul·e et n’entre pas dans une dynamique, tant que les choses questionnables restent exposables, chacun peut à son niveau prendre la décision de ne plus adhérer à un contenu ou à sa·on créateur·ice. Cependant, je rappelle qu’autant cette décision est personnelle, autant quand vous l’exposez à un public, elle entre dans un cadre de groupe. Vous ne savez jamais qui ni combien de gens vous suivront dans vos décisions. Avant de partager vos décisions au public, gardez en tête que vous n’êtes pas seul·es à décider et que vous influencez la dynamique par ces partages. De la même manière, cet article va participer à sa manière à une dynamique de groupe. Je ne dis pas ça pour m’en dédouaner, au contraire, j’ai conscience que ce que je dis ici n’est pas neutre, et que je peux être tenue pour responsable des conséquences de l’exposition de mes propos.

    Pour conclure (punaise, c’était long.)

    La culture de la perfection est un concentré de devoirs d’irréprochabilité, d’exemplarité et de ne-pas-laisser-passer. Elle pousse à une prise de décisions qui isolent des individus qui, par ailleurs, n’ont rien à se reprocher, ou n’ont pas eu le temps d’apprendre de leurs erreurs.

    Je n’ai jamais adhéré à cette culture de la perfection. Je sais que je ne pourrai pas me regarder dans le miroir demain et me dire « j’ai été irréprochable. J’ai été exemplaire ». Je chercherai toujours à progresser, mais je ne suis pas à l’abri que demain, quelque chose que j’aime ne soit pas parasité par des décisions ou des prises de position qui sont reprochables (à tous les titres, justifiés ou non) et pour autant continuer à l’apprécier, ou avoir un comportement ou un propos inadéquat pour lequel il faudra que je m’excuse. Aurai-je seulement le temps de le faire, si ça arrive, avant d’être écartée par la plupart de ces milieux… je pense sincèrement que non.

    Peut-être voudrez-vous discuter entre vous de ces dynamiques. Je reste ouverte à la critique, aux remarques, et j’ai hâte d’apprendre de vous. N’hésitez pas à me partager ce que vous en pensez.

    Cependant vous comprendrez que je me tienne en retrait des débats sur le sort à réserver à tel ou telle individu·e. Je suis personne, j’ai pas le droit de dire qui vous devez aimer et comment vous devez vous comporter. Mon espoir est qu’après la lecture de cet article décidément très long, vous pourrez en tirer quelque chose d’utile.

    Notice de l’autrice : l’ensemble des propos tenus ici font partie d’une analyse personnelle qui ne reflète en rien une expertise et ne traduit que l’opinion de son autrice. Cet article ne doit pas être utilisé comme avis d’autorité sur le sujet abordé. N’en recommandez la lecture qu’après être conscient·e de son contenu.